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11/11/2012

De quel « martinisme » s’agit-il ? (à propos d’un récent ouvrage de Serge Caillet et Xavier Cuvelier-Roy)

« (…) le principe des ténèbres est venu se mêler à ces voies et y produire cette innombrable multitude de combinaisons différentes et qui tendent toutes à obscurcir la simplicité de la lumière. » (Louis-Claude de Saint-Martin, Ecce Homo, § 4) 


1814795446.jpgSerge Caillet et Xavier Cuvelier-Roy, Les Hommes de désir – Entretiens sur le martinisme, le Mercure Dauphinois, septembre 2012.

Une critique, sur les réseaux sociaux, classa radicalement la savante mais nonchalante initiative dans la littérature de gare. Nous ne l’affirmerons pas, car il se dit bien des choses dans cet ouvrage de vulgarisation[1], exactes, du point de vue de la petite histoire – essentiellement –, comme de la grande. Il mérite une attention particulière, par son objet, par la sincérité évidente de ses auteurs mais aussi, affirmons-le clairement, par les impasses d’une confusion dont il témoigne autant qu’il la favorise.

Entendons-nous sur ce point, car il ne s’agit pas d’une critique de principe, d’auteurs à l’indéniable respectabilité et qui font autorité, dans les domaines dont il est question. Nous savons bien ce qu’il en est effectivement du « martinisme », et nous nous accordons sur ce point : depuis l’étonnante intuition de Papus (Gérard Encausse, 1865-1916), ce vocable, il faut bien l’admettre, et l’ouvrage en témoigne abondamment, regroupe toutes sortes d’initiatives, à la lisière, le plus fréquemment, d’un hermétisme para-maçonnique protéiforme, fort éloigné du seul héritage du « Grand Siècle » et de l’illuminisme européen, porté par le théosophe d’Amboise. La citation de Robert Amadou, posée en préambule, et jouant sur l’homonymie des termes et des familles de pensée (Martinès, Saint-Martin, les francs-maçons de Régime Rectifié) est pertinente, sauf à cautionner, en particulier chez Serge Caillet, une étonnante régression dans l’approche qualitative de la voie « selon l’interne », ne faisant pas mystère de ses préférences :

« La connaissance de la doctrine réelle du martinisme est (…) indispensable à ceux qui veulent s’engager dans la voie de la théurgie cérémonielle de Martinès, c’est évident » (p.139) ; « j’entends parfois, ici où là, lit-on de même, qu’il conviendrait d’opposer Saint-Martin à Martinès, à la fois quant à la doctrine et quant à la pratique » (p.108), prenant à témoin les rapprochements de Robert Amadou qui, certes, sut tracer en son temps, l’admirable parenté des maîtres illuministes, tout en reconnaissant, faut-il le rappeler, que « par la prière, acte de la théurgie suprême, l’homme s’élève aux sphères supérieures dont les sphères visibles ne sont que les simulacres » (Robert Amadou, Préface in L.-C. de Saint-Martin, L’homme de désir, p.13) ou, de façon plus prégnante encore, que « Louis-Claude de Saint-Martin, s’est aperçu très vite que la théurgie cérémonielle était un pis aller. Et il s’en est aperçu à la suite de Martinès de Pasqually lui-même (…) Autrement dit, pour Martinès de Pasqually, la théurgie cérémonielle est indispensable parce que nous avons besoin d’intermédiaires, nous avons besoin de médiateurs, nous avons besoin d’assistance. Pour Louis-Claude de Saint Martin, un seul médiateur, un seul intermédiaire, un seul auxiliaire est nécessaire, c’est Notre Seigneur Jésus-Christ » (Robert  Amadou, Louis-Claude de Saint Martin, le Philosophe Inconnu, France Culture le 31 juillet 1986). Ces références-là, de la part de ceux qui s’en réclament ses continuateurs – et il y aurait beaucoup à dire sur ce point[2] – objectivement, nous aurions aimé les lire.

Et quant à la pratique elle-même, il aurait été plus honnête, plutôt que d’en appeler à des exégèses récentes et circonstanciées, d’humblement s’en tenir aux radicales mises en garde – que chacun connaît – de Louis-Claude de Saint-Martin lui-même lorsqu’il affirmait notamment que « …toutes les sciences que Don Martinès nous a léguées sont pleines d'incertitudes et de dangers…ce que nous avons est trop compliqué et ne peut être qu'inutile et dangereux, puisqu'il n'y a que le simple de sûr et d'indispensable… » (Saint-Martin aux coëns du Temple de Versailles, Lettre de Salzac, mars 1778) ou que, jugeant avec sévérité sa première école, il indiquait que « ces établissements (…) servent quelquefois à mitiger les maux de l'homme, plus souvent à les augmenter, et jamais à les guérir…. ceux qui y enseignent ne le font qu'en montrant des faits merveilleux ou en exigeant la soumission » (extrait du recueil de correspondance de Saint-Martin, avec MM. Maglasson, De Gérando, Maubach, etc., appartenant à M. Munier, lettre du 5 août 1798).

Etonnantes confusions, disons-nous, d’autant que l’ouvrage plaide, avec pertinence par endroits, pour un salutaire « retour à Saint-Martin », qui trancherait d’avec les univers composites savamment décrits : « moins de folklore de la Belle-Epoque, plus de saint-martinisme ! » (p.127).

Dangereuses confusions, cette fois, lorsqu’il s’agit de clore un tour d’horizon de la franc-maçonnerie willermozienne par un hommage appuyé aux travaux de Jean-François Var, en raison, précisément – et c’est là toute la difficulté que nous relevons – des fonctions ecclésiales de ce « théologien de haut niveau, ce qui donne une saveur particulière à ses propos ! » (sic) et qui allie « une science maçonnique certaine et une grande connaissance, en particulier du Régime Rectifié, avec une solide formation théologique orthodoxe » (p.46). Au moins, les liens sont-ils affirmés. Au mépris, certes, des principes fondamentaux d’une maçonnerie rectifiée, pour laquelle « du moment qu’on mêle la religion à la maçonnerie, dans l’Ordre symbolique, on opèrera sa ruine » (Jean-Baptiste Willermoz).

Mais au-delà du fond, dont on retiendra les limites comme les qualités propres, nous n’avons pas apprécié la forme, disons-le tout aussi clairement. La tonalité de l’échange, est de la veine des appréciations blasées d’un conseil de classe, où l’élève attend avec crainte, le verdict qui le confirmera dans son « martinisme », priant pour que les foudres du Proviseur et du Conseiller principal, n’entachent à tout jamais son bulletin trimestriel. Dieu merci, la plupart y échappent, hormis les espaces virtuels, objets d’anathèmes étonnants (« car nous savons désormais que la captation de l’occultisme [sic !] par les voyous est en marche et Internet s’y prête parfaitement », p.136), de la part de celui qui diffuse – qui plus est avec un certain talent !  – ses « cours de martinisme » par correspondance, depuis plusieurs années déjà. Ou certaines questions épineuses, peut-être gênantes, liées aux imbrications entre certains martinismes et la maçonnerie égyptienne – histoire « tellement navrante que je préfère m’abstenir d’en parler et même de m’y intéresser » (S.Caillet, p.120) – et à l’héritage de l’OMI de Robert Ambelain – « une autre affaire qui moi non plus ne m’intéresse pas » (X. Cuvelier-Roy, p.125) –

Quant au « retour à Saint-Martin », pourtant plaidé, il n’en restera que peu de choses sur le plan doctrinal, auquel on préfèrera, sans doute, le simple usage consolant que l’on fait essentiellement de ses écrits. Car nous y sommes : la bonhommie du dialogue, matinée de bons sentiments et d’un « postulat sur la liberté » (p.141), s’oppose à l’opacité intellectuelle,  présumée chez d’autres : « Il ne servirait à rien, nous dit-on, d’expliquer la doctrine de Martinès de Pasqually par exemple, ou encore la pensée de Louis-Claude de Saint-Martin dans une forme d’écriture bellement élaborée, certes, mais encore plus compliquée à saisir ! » (p.141). Une pédagogie minimaliste s’accommode parfois, semblerait-il, d’un goût prononcé pour la pire complexité de quelques artifices rituels[3].

La condescendance est flagrante, au sens littéral du terme : « attitude bienveillante teintée d’un sentiment de supériorité, de mépris ».  

Puisse-t-elle n’être que le reflet d’un choix éditorial, et non d’une réelle posture.

Voir également, à propos de la parution de cet ouvrage, le compte-rendu des nos amis du Crocodile, portant plus particulièrement sur cette interrogation : « Les Hommes de désir seraient-ils fâchés avec Jacob Boehme ? »

http://lecrocodiledesaintmartin.wordpress.com/2012/11/02/les-hommes-de-desir-seraient-ils-faches-avec-jacob-boehme/

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[1] « Oui, nous espérons avoir fait preuve de vulgarisation,  avec l’usage de mots simples dans un environnement et des acteurs qui ne le sont pas » (p.141)

[2] Etait-il, notamment, indispensable de s’imaginer révéler l’identité du fameux Maharba (p.44) – qui n’en demandait pas tant – au risque de personnifier, et donc de déprécier, ce qu’il écrivit d’essentiel, au sujet de la Grande Profession willermozienne ?

Par ailleurs, lorsque Serge Caillet indique que « Robert Amadou m’a transmis en 1994, la filiation martiniste qu’il avait lui-même reçu de Robert Ambelain sous l’occupation » (p.130), cette affirmation, pour le moins, mériterait quelques précisions efficaces, dès que son auteur fait le choix de s’en ouvrir au lecteur.

[3] « (…) l’Ordre coën des temps modernes s’est lui aussi ramifié, mais il demeure bien vivant quoique réservé, me semble-t-il, à celles et ceux, peu nombreux, qui en ont la vocation. » (p.139)

 

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