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21/04/2015

L’occultisme en eaux troubles : les années d’occupation (1939-1944) et la préoccupante question de certains liens entretenus avec la Gestapo parisienne

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La préface à la récente réédition des Regards sur les Temples de la Franc-Maçonnerie de Camille Savoire[1] (1869-1951), nous convie à de sévères éclairages sur certaines personnalités dont se réclament fréquemment, au bénéfice de quelques arrangements avec la réalité historique, les hagiographies amnésiques du petit monde de l’occultisme francophone.

Une constante s’en dégage nettement : l’invention pure et simple, de filiations imaginaires venant combler la carence d’une transmission traditionnelle et surtout, l’oubli des circonstances historiques pour le moins troublantes, qui les verront s’épanouir. Le cas le plus saisissant, pour la période étudiée, est évidemment celui de la résurgence d’un Ordre des « élus-coëns » (sic) à Paris, pendant l’occupation, à l’initiative de Robert Amadou (1924-2006), Robert Ambelain (1907-1997) et Georges Bogé de Lagrèze (1882-1946), et sur lequel il conviendra de revenir. Mais au titre de cette tendance à manipuler les héritages, c’est une autre personnalité qui retiendra notre attention : Serge Marcotoune (1890-1971), incarne sans aucun doute les réalités contemporaines du « martinisme russe[2] ». Délégué général pour l’Ukraine de l’Ordre papusien en 1919, exilé à Paris, il y dirigea le Chapitre « Saint André Apôtre n°2 » à partir de 1920. Il est l’auteur de La science secrète des Initiés [3] (1928) et de La Voie initiatique (1956), volumes qui se virent conférer le statut de « raccourci saisissant de la doctrine martiniste enseignée en Russie[4] », bien que synthétisant, disons-le objectivement, les sujets les plus disparates, fondant les préoccupations confuses de l’occultisme de la Belle-Époque.

Mais une certaine sensibilité se réfère à Serge Marcotoune, jusqu’à l’impliquer dans ses prétentions sur l’héritage du Régime Rectifié. Et ce capital de sympathie confine à l’éloge, lorsque Daniel Fontaine, dans l’introduction à la réédition de La science secrète des Initiés, reprenant littéralement ses propos tenus dans la 6ème livraison des Cahiers verts (1981) – écrit ceci :

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« Pendant toute l’occupation allemande, de 1939 à 1944, le Chapitre Saint André Apôtre n°2 se réunit régulièrement devant les flambeaux priant inlassablement pour tous les frères et les hommes dans la détresse[5]. »

 

La réalité paraît plus inquiétante.

Que nous apprend la préface à la réédition de l’ouvrage de Camille Savoire ? 

Que Serge Marcotoune est cité par Arthur Pfannsteil (1901-1983), ancien sous-officier de la Gestapo attaché à la direction des services antimaçonniques en France, au titre de son audition par la Direction de la Surveillance du Territoire (D.S.T.), le 29 octobre 1945 :

 « Du point de vue des éléments issus des interrogatoires effectués par la D.S.T., après-guerre, le témoignage apparemment le plus accablant (…) est celui de Paulette-Louise Martin, qui fut la secrétaire de Pfannsteil : « Le nommé Pfannsteil qui pendant l’occupation allemande était chef d’un bureau de renseignement 29, av. Hoche, n’était autre que Pfannsteil Arthur […] Cet individu recevait fréquemment des informations qui lui remettaient des rapports concernant notamment l’activité des certains hommes politiques. Ces rapports étaient transmis au capitaine Wentzel de la Gestapo […]. [La secrétaire de Pfannsteil, Martin Paulette, Louise, interrogée à Haumont déclare :] "Pfannsteil recevait un certain nombre d’individus qui venaient le voir plus ou moins régulièrement et qui lui apportaient des renseignements sur l’activité des résistants, d’hommes politiques appartenant ou ayant appartenu à des associations dissoutes ou ayant des attaches avec le gouvernement de Vichy. Ces renseignements étaient fournis sous forme de rapports manuscrits que Pfannsteil transmettait au Service de police allemand, 82, av. Foch […] Les affaires étaient suivies par les agents qui les apportaient ce qui peut laisser supposer que certains de ces agents pouvaient également être en rapport avec les services de l’av. Foch. Une partie de ces agents étaient appointés par Pfannsteil, les autres touchaient des primes dont l’importance variait selon l’importance des indications fournies, tandis que certains paraissaient travailler bénévolement. Voici les noms des personnes qui n’étaient pas régulièrement appointées par le Service [suit une liste numérotée de 1 à 22, n.d.a.] :

11. Marcotoune Serge, sujet russe, Franc-Maçon, membre influent de l’ex-Russie blanche, il habitait 16, square d’Alboni à Paris 16e. C’est cet individu qui mit Pfannsteil en rapport avec M. de Monzie ainsi qu’avec M. Leroy-Ladurie, frère de l’ancien ministre vichyssois. 

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Serge Marcotoune (Сергій Моркотун, 1890-1971), mentionné dans l’ouvrage de Lucien Sabah (Docteur en Histoire contemporaine de l’Université de Poitiers, 1987), Une police politique de Vichy : le Service des sociétés secrètes, Klincksiek, 1996.

 

(…) Pour éviter les indiscrétions possibles, chaque agent informateur était désigné par un numéro. Seuls mon patron et moi étions au courant de ce « numérotage » dont je vous donne le détail [suit un tableau numéroté de 1 à 73, dans lequel Savoire n’y figure pas, on y trouve en revanche, au n°41, Marcotoune]. (…) Marcotoune Serge, né le 15.6.1890 à Petrograd sujet russe, réfugié politique, administrateur de sociétés demeurant 16 square d’Alboni à Paris’’. » (Cf. Interrogatoire par la D.S.T., 5.9.45, in Lucien Sabah, Une police politique de Vichy : le Service des sociétés secrètes, Klincksiek, 1996, pp. 393-396).[6] »

 

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« (…) en pleine guerre froide où une invasion soviétique était envisageable, Serge Marcotoune, en raison de son action en Ukraine de 1917 à 1920, se retira aux îles Canaries (...). » (sic !)  (Daniel Fontaine, introduction à la nouvelle édition de Serge Marcotoune, La science secrète des Initiés, Les éditions du Simorgh, septembre 2009)

 

Ces mentions d’un agent actif et rémunéré de la collaboration, sont pour le moins troublantes. Certes, la période l’était, et plus encore pour ceux qui le payèrent de leur vie, tel Constant Chevillon (1880-1944), figure emblématique et admirable de l’ésotérisme français, arrêté et assassiné à Lyon en mars 1944, pour des motifs et dans des circonstances inexpliqués.

En 1928, Serge Marcotoune, concluait son premier ouvrage en citant l’Évangile :

« Regnum coelorum vim patitur et violenti rapiunt illud – Le Royaume des cieux est emporté de force et les violents s’en emparent (St. Matthieu, chapitre XI, verset 12). »

 

 

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[1] Camille Savoire, Regards sur les Temples de la Franc-maçonnerie, présenté par J-M.Vivenza, éditions La Pierre Philosophale, mars 2015

[2] Bien plus, d’ailleurs, que Robert Ambelain, qui inventa en 1968, sous l’intitulé d’Ordre Martiniste Initiatique, et dans un climat de scandale, une filiation se réclamant de Nicolaï Novikov (1744-1818)  – et, sans sourciller, des « Grandes Loges Martinistes de Russie et d'Ukraine : Moscou 1788 - Petrograd 1802 - Tchernigov 1820 » (sic !) –   basée sur un assemblage rituel disparate, mêlant à un environnement fortement maçonnique, des éléments d’hermétisme et d’alchimie simplifiée, entachés de lourdeurs anachroniques, qui ne semblent guère embarrasser les nombreuses sociétés se réclamant toujours de cette mystification frauduleuse. Pour autant, Robert Ambelain, dans l’annonce programmatique de son projet, ne semblait guère éprouver de scrupules à nous décrire un Papus (Gérard Encausse, 1865-1916) « dévoré d’ambitions et assoiffé d’autorité », et qui « attachait peu d’importance à ce que nous estimons par-dessus tout : une filiation spirituelle authentique » (sic !) (Robert Ambelain,  Origine, principe et modalités de la rectification de 1968, Paris, 30 juin 1968, p.4)

[3] Ouvrage inspiré de l’imagerie du tarot, dont la réédition en 2009 par les éditions du Simorgh, liées au Grand Prieuré des Gaules, fut considérée par Serge Caillet comme « une bonne idée » (sic). [cf. « Serge Macotoune et la science secrète des initiés », Serge Caillet, blog de l’institut Eléazar, vendredi 18 février 2011] et au sujet duquel il est raisonnablement permis d’émettre les plus grandes réserves, quant à son rapport à une « doctrine martiniste. »

[4] Daniel Fontaine, « Le martinisme russe du XVIIIe siècle à nos jours », Les Cahiers Verts, n°6, 1981.

[5] Daniel Fontaine, Introduction à la nouvelle édition de Serge Marcotoune, La science secrète des Initiés, Les éditions du Simorgh, septembre 2009, p. 3. Ces propos, avec une étonnante persistance, sont rigoureusement identiques à ceux qui seront publiés, deux ans plus tard, dans Les Cahiers verts n°6 (nouvelle série, année 2011), p. 117, sous le titre de « Rumeurs et humeur », et signés cette fois de « l’actuel Philosophe Inconnu du Chapitre L’Arche de Saint-Jean n°3 » (sic), Chapitre dont il est dit qu’il fut autorisé par Serge Marcotoune en 1969, et « héritier direct de Saint-André Apôtre n°2 (patente de juillet 1969). »

[6] Op. cit., pp. 59-60, note 78.